Petite généalogie du mot Juif

Depuis quand parle-t-on, en France, de "Juifs", et qui plus est, couronnés d'une majuscule?

 - Petite généalogie du mot "juif" 

Jacques Attali parle, comme d'une évidence, d'un "peuple juif" . De même, 1er novembre 2012, le Président de la République, François Hollande, commémorant la tuerie de quatre citoyens franco-israéliens par un jeune djihadiste français, a affirmé, lors d'une cérémonie d'une cordialité touchante à l'égard du chef d'un gouvernement d'extrême droite israélien en campagne électorale en France, M. Benjamin Netanyahou, que : "Les Juifs de France doivent savoir que la République met tout en œuvre pour les protéger. La garantie de leur sécurité est une cause nationale. Elle n'est pas l'affaire des Juifs mais celle des Français dans leur ensemble".

 

B. Netanyahu et F. Hollande, lors d'un point presse commun, le 31 octobre 2012 (CHAMUSSY/SIPA)

 

Ce qui frappe dans la déclaration officielle du Président Hollande telle qu'elle a été rapportée par la presse écrite, c'est la répétition du mot "Juifs" et de l'expression "Juifs de France". Quant à la majuscule qui habille le mot "Juif", elle confère à ce groupe le statut d'ethnie ou de peuplade étrangère. On sait que de nombreux groupes d'Anglais vivent désormais en France. Ces "Anglais de France" qui possèdent leurs propres journaux régionaux, leurs temples et même leurs écoles, se sont établis principalement dans le Périgord et dans la région Centre. Les "Juifs de France" décorés de leur majuscule révérentielle seraient-ils, eux aussi, aux yeux des autorités officielles de la France, à l'instar les Anglais, une minorité ethnique étrangère établie sur le sol notre patrie?

Depuis quand parle-t-on, en France, de "Juifs", et qui plus est, couronnés d'une majuscule?

L'antiquité ne connaissait pas le mot "juif". On parlait d'Israélites à propos des tribus d'Hébreux sémites ayant pour ancêtre éponyme Israël, nouveau nom du personnage mythique Jacob. Un fils tout aussi mythique, Juda, dont le nom hébreu est Yehuda, a donné naissance aux Yehudim, mot traduit en français par Judaïtes. L'hébreu Yehudim fut traduit en grec par Ioudaiôn et en latin par Iudaean.

Du temps de la courte indépendance du territoire qui correspond à l'actuelle Palestine, les populations étaient désignées par leur origine géographique. LesJudéens habitaient la Judée, les Samaritains la Samarie, les Galiléens la Galilée et les Iduméens l'Idumée. Mais après leur conquête, les Romains ne s'étaient pas embarrassés de subtilités régionales et désignaient globalement ces confettis de leur immense empire sous le nom général de Iudaea.

Ainsi, lors de la crucifixion de Jésus, Ponce Pilate a fait inscrire sur la croix : Iesus Nazarenus rex Iudaeorum, c'est-à-dire, c'est-à-dire, Jésus de Nazarethroi ou plutôt chef des Judéens, bien qu'il fût Galiléen. En effet, Iudaeorum est le génitif pluriel de Iudaeus, c'est-à-dire Judéen. Quant au mot rex, il n'a été traduit par roi qu'ultérieurement. Ainsi Vercingéto-rix (rex) n'était pas le roi des Gaulois, mais un chef de tribu.

Il n'existait pas non plus d'universalisme du culte du Dieu Jahvé. Les Pharisiens, les Sadducéens, les Zélotes ou les Esséniens se combattaient et se haïssaient cordialement. Ces mouvements, ou plutôt ces sectes, possédaient chacun leur manière particulière de participer au culte de Jahvé, mais, par rapport aux "païens" hellénisés, ils étaient désignés sous la terminologie générale de Yehudim, c'est-à-dire, comme il est dit plus haut, de fidèles d'un culte qui avait son origine dans le royaume de Juda.

Le fondateur du christianisme était un Galiléen appartenant probablement à la secte des Esséniens - mais les avis divergent sur ce dernier point. Il n'était donc ni un Yehudim - puisque seuls les Pharisiens judéens pouvaient se réclamer de ce terme - ni, à plus forte raison, un Juif, puisque ni le mot, ni la notion que recouvre ce mot n'existaient en ce temps-là.

L'ouvrage le plus connu de l'historien hiérosolémite de l'époque, Flavius Josèphe (env.37 à env. 100) est traduit en français sous le titre La guerre des Juifs. Or, ce récit rédigé dans la langue de la région depuis le retour de Babylone, à savoir l'araméen, a été traduit en grec à destination de l'élite cultivée romaine sous le titre littéral : Historia Ioudaikou polemou pros Rômaious, c'est-à-dire Histoire de la guerre judéenne ( ou des Judéens) contre les Romains.

Voir - 5 - La théocratie ethnique dans le chaudron de l'histoire

Le titre actuel, La guerre des Juifs, est un anachronisme, Ioudaikou n'a jamais voulu dire "des Juifs". Il s'agit de la même racine que dans le latin Iudaeus, c'est-à-dire Judéen. D'ailleurs cette guerre s'est déroulée à Jérusalem, donc en Judée.

 

 

"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde". Albert Camus.

 

 
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Date de dernière mise à jour : 18/02/2013

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