Petit conte immoral

Les trois petits cochons

 

 

Il était une fois trois petits cochons spécialisés dans la production de légumes. Dans les contes de fées, les petits cochons ne se contentent pas de manger des légumes, ils peuvent aussi les cultiver. Mais un petit cochon reste un petit cochon avec une cervelle de cochon, si bien que l'un a produit beaucoup trop de poireaux. Des tombereaux de poireaux remplissent sa réserve et lui restent sur les bras. Ils commencent à pourrir doucement. Ses compagnons se trouvent dans la même situation, l'un avec des carottes, l'autre avec des navets. Les clients se font rares, ils sont saturés de légumes, gémissent-ils en choeur!

Que faire?

"Eurêka, a un jour crié le chef des petits cochons - on sait que dans tous les troupeaux, il y a un toujours un meneur - créons un système d'échanges, créons unSWAP légumier et nous séduirons davantage de clients."

 

Ni une, ni deux, sitôt pensé, sitôt réalisé. Ils mirent donc en commun leur production et la répartirent en petits paquets dans l'espoir de l'écouler plus commodément. Mais un petit cochon reste un cochon, comme il est dit plus haut, et ils en profitèrent pour écouler également et en tapinois tous les légumes pourris et fanés qui traînaient dans leurs réserves. Certes, ces denrées n'étaient plus consommables. Mais, pffftt, même s'ils n'étaient aujourd'hui que des sortes de "dettes" aussi peu négociables que les hypothèques non remboursables des subprimes, il fut un temps où ils avaient été des légumes frais et pimpants. Donc, en avant pour le SWAP.

Voir : La "main invisible du marché": Une histoire de "bulles", de "subprimes" , de "monolines" et autres merveilles de la "finance structurée"

 

Ils baptisèrent cette jolie escroquerie titrisation et offrirent un intérêt attrayant pour ces obligations d'un nouveau genre afin d'attirer les chalands. Ce fut la ruée, car les clients des petits cochons ne sont pas aussi intelligents que les petits cochons. Ils se font piéger à tous les coups par des râteliers remplis d'aliments et oublient de regarder le minerai de cheval, de chèvre, de lapin, de rat qu'ils avalent dans lequel quelques particules de vraie viande sont détectables à la loupe.

 

Après ce premier succès, nos rusés lascars, de plus en plus audacieux, entreprirent de perfectionner le système. Comme il leur restait encore des stocks de marchandise pourrie, donc invendable, ils décidèrent d'inventer un effet de levier et de mettre sur le marché des obligations assorties d'un intérêt encore plus élevé portant sur le bénéfice qu'ils auraient potentiellement retiré de la vente de leur marchandise virtuelle.

 

Nous calculerons, dirent-ils, le montant que nous aurions retiré de la vente potentielle de nos surplus, nous transformerons cette espérance de bénéfice en obligations que nous mettrons sur le marché. Ainsi nos acheteurs pourront échanger, (to swap) non pas directement nos légumes qui sont trop pourris pour être directement vendus ou consommés - autrement dit les titres, tout aussi pourris, des dettes hypothécaires que leurs propriétaires étaient trop pauvres pour parvenir à les rembourser - mais les éventuels bénéfices que les vendeurs auraient retiré de leur commerce.

 

Ces CDO (collaterised debt obligations) rencontrèrent le succès espéré et leur rapportèrent gros, personne n'étant assez curieux pour ouvrir les paquets et en vérifier le contenu.

 

Nos petits cochons, de plus en plus gras, le teint de plus en plus rose et la queue frisottante battant la mesure au rythme de la douce musique des écus tombant en grêle dans leur bauge, jubilaient. Tant que les bénéfices s'accumulaient, les clients ne pipaient mot et surtout pas les organismes officiels chargés du contrôle des titres, et qui s'étaient eux-aussi précipités sur ce juteux râtelier. Achat, vente, remise rapide dans le circuit, les CDO circulaient de main en main à la vitesse d'un TGV, gonflaient à chaque changement de propriétaire et s'accumulaient avantageusement en une fringante pyramide dans les bilans des banques les plus huppées de la planète tout entière - donc, y compris en France, en Grèce, en Espagne, en Italie, à Chypre et tutti quanti.

Swap, swap, swap, CDO, CDS

 

Mais comme l'imagination frauduleuse de tous les petits cochons de la planète financiaro-légumière ne connaît pas de limites, et à l'aune de leur propre cupidité, nos ingénieux suidés réussirent à s'attirer la complicité d'une brochette "d'ingénieurs quantitatifs" qu'ils nourrissaient grassement - il les appelaient affectueusement des quants. Ils les chargèrent de la mission d'élaborer un montage financier fumeux judicieusement camouflé sous de savantes équations mathématiques. Ceux-ci réussirent le prodige de mettre à leur disposition des équations si compliquées et au cheminement si tortueux que personne n'était réellement capable d'en comprendre le sens; eux-mêmes s'y perdaient.

 

Mais, alleluiah! ce labyrinthe mathématique réussissait le prodige de créer automatiquement et quasiment par magie des "produits dérivés", qui avec une mise modérée permettaient de parier à la hausse ou à la baisse et soit d'empocher des bénéfices mirobolants, soient de subir des pertes colossales . M. Kerviel fut l'un des célèbres clients de ce casino

Chez nos petits cochons, ce fut l'extase. Ils applaudirent d'autant plus bruyamment la création de ce nouveau "produit" que le nom choisi créait un malentendu très favorable à leur commerce. En effet, ces obligations ne dérivaient - au sens de "ne découlaient" - que de la logique interne des équations produites par lesquants et ne dérivaient nullement d'une quelconque réalité économique concrète à laquelle elles auraient pu être rattachées, pas même aux légumes pourris. Elles ne circulaient que dans la stratosphère de l'imagination cupide des cochons-boursicoteurs et de leurs acolytes mathématiciens.

Ils se souvenaient de l'astuce des gros suidés qui, au moment de la naissance de leur divinité, avaient accolé à leur organisme chargé de créer la monnaie le mot "federal" (Federal Reserve System) pour faire croire qu'il représentait le gouvernement fédéral américain, alors que cette banque centrale privée ne "fédérait" - c'est-à-dire ne regroupait - que les douze circonscriptions géographiques réparties sur le territoire qui, ensemble, constituaient l'organisme privé des banquiers créateurs de leur monnaie tout aussi privée, devenue la divinité universelle des temps modernes.

Voir : Aux sources de l'escroquerie de la Réserve Fédérale - Le machiavélisme des hécatonchires de la finance internationalehécatonchires 
- Du Système de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza : Le rôle d'une éminence grise: le Colonel House

 

Mais rien n'est parfait en ce bas monde et une vilaine moisissure commençait de monter le long des murs des temples de la finance . Se sachant eux-mêmes parfaitement malhonnêtes et conscients de la pourriture de leurs titres, les cochons-banquiers se sont mis à nourrir une méfiance légitime les uns à l'égard des autres. Nos astucieux financiers inventèrent alors le troisième étage de leur fusée financière, une sorte de contrat bilatéral ou trilatéral de protection entre acheteur et vendeur qu'ils baptisèrent CDS (credit default swaps). Titrisé et flanqué d'un rendement encore plus alléchant, le CDS fit merveille lui aussi .

 

... Et les titres s'empilaient, s'empilaient, s'empilaient .... Plus ils s'empilaient, plus les bilans des banques brillaient comme mille soleils.


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